jeudi 17 septembre 2009

Le propriétaire - ACTE I


"Le propriétaire", un drame en 3 actes (ne respectant toutefois pas forcément tous les canons d'unité de lieu, de temps et d'action, de la tragédie grecque) sur les rives enchantées de l'océan indien.

ACTE I

Scène 1
B., un Français au milieu de la quarantaine, dîne tranquillement au Bong's café à Kuta-Lombok, en mai 2008. Mambo, le jeune et entreprenant patron de l'endroit, vient bavarder et lui demande s'il ne veut pas acheter un terrain : "Non, pas particulièrement, je suis juste là pour voyager. Pourquoi, vous vendez un terrain ?" Et d'expliquer qu'ici tout le monde achète et vend, et va faire fortune ! Un aéroport international est en construction à 15 km de là (l'actuel est à 60 km et ne reçoit que des vols domestiques, qu'on ne peut pas acheter depuis l'étranger car toutes les compagnies indonésiennes - à l'exception de Garuda, récemment réhabilitée - sont en liste noire).

De fait, un trio franco-indonésien, expatriés de Jakarta, s'installe pour diner. B. les entend parler foncier. Le trio se retrouve en discussion d'affaires avec Mambo et ils concluent de visiter un terrain le lendemain matin, avant leur avion pour Jakarta. B. sollicite de se joindre à eux pour voir de quoi il retourne. Et les voilà de bon matin, traçant dans la broussaille jusqu'à ce que se révèle la magnifique côte, découpée, ourlée de plages de sable blanc, et ponctuée de caps et de sculptures dignes de l'aiguille creuse chère à Arsène Lupin. De là à investir... B. préfère continuer ses vacances sans y penser.

3 jours plus tard, à un mariage où B. s'est invité, Ibi, un jovial local lui confie avoir un terrain à vendre, et annonce un prix du tiers de celui du terrain visité avec les Français. Mais, bon... Mambo aussi a d'autres occases à montrer. Et il veut s'associer (grosso modo avec quelqu'un qui fournisse le capital et partage les bénéfices au moment de la revente !).

Scène 2
Quelques jours plus tard, B. ayant 3 jours à "tuer" avant son retour vers la France, décide de revenir à Kuta et élucider ces terrains. Un premier tour d'horizon avec Mambo : non.
En vue de la dernière visite, avec Ibi, B. va se ravitailler en eau . Et voilà que la jeune vendeuse lui demande s'il ne veut pas acheter un terrain. "Pourquoi pas ?! Mais à condition d'aller le voir immédiatement." Son mari, Tarip, grimpe sur la mobylette de B. et les voilà partis... pour 20 m, car ils tombent sur Ibi : "C'est le même terrain que je voulais te montrer !", dit-il. Tant mieux, voilà du temps de gagné, mais, qui est réellement propriétaire de ce terrain ?!

Visite avec Tarip. Il se trouve que le terrain est immédiatement mitoyen de celui visité avec les Français, mieux orienté, plus accessible (même si la maîtrise foncière de l'accès n'est pas acquise) et... 2 fois moins cher que son voisin ! (le prix a déjà monté depuis l'annonce par Ibi !) Logique, B. plonge sans attendre et déclare à Tarip qu'il l'achète !

Scène 3
Rendez-vous est pris avec le vrai propriétaire du terrain, le père de Tarip, et le chef du village pour le début d'après-midi. Ce dernier organise le passage chez le notaire pour le lendemain, samedi matin. Et lance sur le tapis le montant de "l'impôt" à lui verser. Comment contester ou demander de justifier ?

Outre la quasi-impossibilité qu'il y a à savoir ce qu'il faudra payer à qui et pourquoi, devenir propriétaire en Indonésie présente une difficulté qu'il faut tout de même signaler : un étranger ne peut pas devenir propriétaire ! Il lui faut donc un prête-nom autochtone. Et les juristes et notaires ont mis au point un imposant arsenal d'actes pour détourner la loi en conservant au payeur la maîtrise de son investissement, et retirer quasiment tout pouvoir au prête-nom. Accessoirement, tout ce fatras juridique les enrichit...

Il se trouve que B. a déjà tous les modèles de documents en poche, récupérés en vue d'un autre projet, tué depuis. Mais pas bien le temps de mettre tout cela en oeuvre dans cette phase initiale : il a son avion pour Jakarta puis la France le mardi matin. On fera avec les documents du notaire pour la promesse de vente et l'accord de prête-nom. B. a beau expliquer que ces 2 documents doivent être "adossés" (comporter les mêmes clauses) et qu'il est dangereux de signer la promesse de vente samedi alors qu'il se réserve le dimanche pour relire le contrat de prête-nom et demander d'éventuelles modifications. Rien n'y fait. Il arrive juste à faire rajouter une clause prévoyant la possibilité d'annulation de la vente si le cadastre n'émet pas le certificat de propriété dans les 6 mois. Car le terrain relève d'une propriété coutumière et il convient de passer à un certification plus formelle. Quant à expliquer que la somme à restituer devra être augmentée d'un intérêt annuel, mais appliqué au prorata du temps observé, correspondant à ce que la banque aurait rémunéré son argent, c'est un challenge.

Lundi matin, B. retire, à la banque, l'acompte à verser. Les machines comptent 1700 billets. Une grosse brique. B. fait une première fausse sortie pour vérifier qu'on ne l'attend pas avec un couteau au coin de la rue -il avait lâché le nom de sa banque à ses vendeurs !-, puis s'engouffre dans un taxi, direction le notaire.

Ambiance de fête : tout le monde est là ! Le vendeur et sa femme. Son fils Tarip avec femme et enfant. Ibi, qui sera prête-nom, et sa femme. Le chef du village, celui du quartier. Et B. qui remet le gros magot au vendeur, un petit au chef du village qui se charge d'obtenir le certificat de propriété auprès du cadastre et un plus petit encore à la notaire, alors que tout le monde signe et applique ses empreintes digitales. La notaire remercie B. pour les enseignements qu'il a prodigués dans la rédaction des clauses des documents signés !

Direction l'aéroport pour B. qui a conclu l'affaire en 72 heures, dont 36 non ouvrables !
Et rendez-vous une fois le certificat de propriété émis par le cadastre pour le deuxième acte.

mardi 8 septembre 2009

Coeurs à prendre


Une petite activité pour arrondir mes fins de mois : je vous proposerai désormais une sélection de jeunes personnes bonnes à marier.
Mes honoraires sont transparents : l'équivalent de ce que vous aurez à offrir à la famille de l'épousée en guise de "dot", soit, en général, quelques (tout est négociable en Indonésie) buffles.



Cette semaine, en exclusivité, donc, je vous propose :

Rina

Rina est une jeune femme Minangkabau (la plus grande société matriarcale du monde - vous ne serez donc peut-être pas le chef à la maison -, située à Sumatra), récemment divorcée, et confiée par son père à George, un Hollandais de 50 ans, musulman depuis 30, et marié depuis 10 avec Nelli, autre jeune femme Minangkabau. Rina les aide ainsi à tenir un restaurant et un petit hôtel à Lombok, où j'ai séjourné 2 fois et n'ai jamais vu grand monde : un job pas épuisant qui lui permet de garder toute sa fraicheur. D'autant que comme beaucoup de divorcées en Indonésie, elle a laissé son enfant aux bons soins de sa mère à Sumatra.

Rina est toute frêle et toute mignonne. J'aimais bien lui jeter des petits coups d'oeil tendres. Mais, avec Nelli, elles m'ont monté un plan, alors que je viens récupérer ma mobylette à leur petit hôtel en rentrant d'un séjour sur les îles (gili Meno).

C'est Nelli qui fait le boulot pour sa copine : est-ce que je ne la trouve pas mignonne ? Est-ce que je ne voudrais pas l'épouser ? Certes ! Tout de suite ! Je l'emmène sur ma mobylette ! Sauf que ce sont de bonnes musulmanes : il faut se marier d'abord. Un problème car acheter direct sans période d'essai n'est plus dans les moeurs européennes. Alors, on a juste le droit d'aller se promener ensemble à la cascade, ou au centre commercial, mais à condition d'être rentré le soir. Elle aimerait voyager ? Oui, dit-elle. Mais les Indonésiens ne voyagent guère au sens européen du terme. Ils vont là où ils ont à faire. Et puis épouser une musulmane en Indonésie, il faut être musulman. Certes, Nelli me cite un Américain qui s'est converti pour se marier et qu'on n'a jamais vu à la mosquée depuis. Mais, bon, j'ai déjà assez du fardeau catholique pour ne pas ajouter un Coran dans le sac.

Bref, j'ai gentiment indiqué à Rina qu'on y réfléchissait et qu'on en reparlait lors de mon prochain passage. Elle était déjà occupée à la prière au lieu d'être sur le pas de la porte avec son mouchoir alors que j'enfourchais ma mobylette : un mauvais point.

Donc, je cède au plus offrant cette jeune beauté qui parle anglais et sera parfaite pour les taches ménagères, qu'elle m'a d'ailleurs citées comme étant ses principaux hobbies, en sus de la télévision.


Anisa

Je tombe sur Anisa dans la ferme où Martin, l'ethnologue, m'a déposé, au bord du fleuve, à une bonne heure de pirogue de Siberut, aux îles Mentawaï. Son père est un sikerei, donc un quasi tout nu avec un pagne local, mais elle vit (hélas !) habillée. C'est qu'elle connaît les moeurs du monde. Elle a étudié et vécu "sur le continent", à Padang, où elle a rencontré un Minangkabau qu'elle a épousé. Elle a, pour ce faire, demandé la permission à son père mais sa famille n'a pas fait le déplacement à Sumatra pour le mariage. Un mariage entièrement dans la famille du mari, donc. Puis son père est venu à Sumatra pour rencontrer le jeune marié, mais celui-ci n'est pas apparu : trop occupé. Anisa est revenue sur son île pour accoucher mais son mari ne l'a pas accompagnée. Le père a réclamé que son mari vienne la récupérer pour qu'elle reparte vers Sumatra. Et le mari a exigé qu'elle rentre toute seule. Situation bloquée. Son petit doit avoir 1 an et demi, maintenant. Nous pouvons donc considérer Anisa comme implicitement remise sur le marché.

Une occasion unique pour avoir un beau-père homme fleur.
Parle anglais, sait cuire le sagou, et tenir une ferme.
Ici encore, il s'agit d'un lot, avec l'enfant, et la belle famille.
En photo ci-dessus.

La France est un pays merveilleux


Comment diable se fait-il qu'en travaillant une heure d'un côté de la terre (d'accord, plutôt une heure de consultant que de caissière de supermarché), on puisse vivre une semaine de l'autre (plutôt en routard qu'au Hilton, certes) ? Nous sommes nés dans un pays merveilleux ! Miracle sans cesse renouvelé. Et si quelqu'un pouvait me démontrer que le bon Dieu en est l'auteur, sûr que je croirais instantanément en lui !

Même la Malaisie, qui est pourtant un pays développé où les gens circulent dans des belles bagnoles et habitent des gratte-ciel, et où il y a autant d'hôtels 5* à Kuala Lumpur qu'il n'y a d'hôtels tout court dans la communauté urbaine de Lille (juste 30% d'habitants en moins) - vous avez encore du boulot, Mr Bonduelle pour faire entrer la capitale nordiste dans le concert des grandes villes mondiales ! - n'empêche, on peut avoir sa chambre pour 4 € au coeur de la capitale , manger pour 1 € (la moitié, même), et prendre un bus sur 200 km pour 3 €. Tiens, et même Singapour, sous le regard des cages à fric des golden boys, on se lèche les babines pour 1 € aussi !

Alors, quand on croise des touristes partis pour quelques semaines avec des formules tout compris depuis l'Europe, et qu'on évoque le retour au pays, ils disent "oui, parce qu'il faut bien aller gagner de l'argent de temps en temps. Voyager, ça coûte cher !" Ah bon, voyager ça coûte cher ?!!!

Alors, florilège de "coûte cher" :

- l'avion ? L'aller Padang (Sumatra, Indonésie) - Kuala Lumpur (Malaisie) : 18 €. L'aller-retour Kuala Lumpur - Bali : 78 €. Kuching (Borneo) - Johor Bahru (près de Singapour) : 11 €. Merci Air Asia, d'avoir rapetissé l'Asie du sud-est !
A vrai dire, avec mon Toulouse-Singapour à 530 € A/R, j'ai longtemps tenu la corde, jusqu'à ce qu'un Polonais vienne me casser le moral avec un Rome-Bangkok (AS) à 100 € (parait même qu'on pouvait l'avoir à 20 € à un moment !!). blu-express.com serait le fauteur de ce dumping (pas disponible à l'instant où je clique). Air Asia donne la réplique depuis Londres.

- Le ferry Bali-Lombok ? 2.20 € pour 4-5 heures de traversée.

- une mobylette ? 3 € par jour plus l'essence : 1 € pour 100-150 km (0.30 € le litre).

-une planche de surf ? Moins de 3 € la journée sur la plage de Kuta.

- un guide lonely planet ? Arrivé à Kuala Lumpur sans guide de voyage, j'en emprunte un à mon hôtel. Le soir, je parviens à échanger mon guide d'Indonésie contre celui de Malaisie dans un autre hôtel. Et un voisin de dortoir me dépose sur mon lit un guide qu'il avait trouvé... Me voilà à la tête de 3 lonely planet de Malaisie ! Je rends le guide emprunté. Je récupère mon guide d'Indonésie. Et ça fait tout de même un guide de Malaisie empoché !

- une paire de baskets ? J'avais emporté une paire à finir. Elle redescend de justesse du volcan Merapi de Sumatra. Mais, pour aller marcher chez les Mentawai, il faut que je me rééquipe, ce que je confie incidemment au gentil "concierge" de mon hôtel. Il me signale des chaussures d'occasion en vente au marché (parce que, non seulement les Asiatiques fabriquent nos chaussures de sport, mais encore ils finissent de les user quand nous ne les trouvons plus assez bien pour nous ! Les Boliviens font de même...) Mais, tout de go, il m'en sort une paire laissée par un voyageur. Me voilà rééquipé pour 2 € de pourboire !

- une remise en état de bonhomme ? L'hôpital de Kuala Lumpur fonctionne sur un principe de forfait : 3 € pour la consultation, l'analyse de sang, et les médicaments ! Peut-être l'hospitalisation aussi, mais je n'ai pas testé !

- un dîner ? J'étais installé dans un boui-boui de Little India (KL). Un Pakistanais se pose sans préavis en face de moi. J'engage la conversation, comme je crois la politesse me le commander. Mais mon interlocuteur n'est pas loquace. Je n'insiste pas. En partant, il me glisse qu'il a réglé mon addition ! Nous n'étions donc pas fâchés ! Je me demande si l'Islam ne recommande pas à ses adeptes d'avoir un invité à leur table ? Finalement, je pourrais aimer l'Islam !

- un bouquin ? 10 bouquins, c'est ce que j'aurai lu après 4 mois (OK, pas un record : si je m'ennuyais davantage...). Mise de départ : 2 bouquins. Reste à l'arrivée : 2 bouquins (pas les mêmes). Argent réinjecté dans le système : 2 €. Pour le reste, emprunts, échanges...

- une heure d'Internet ? 0.18 € dans quelques villes indonésiennes (pas partout). Même 0.10 € avec un forfait nuit à Mataram. Sans compter la nuit d'hôtel économisée ! Mais, même moi, surfer de minuit à 7 heures du matin pour gagner 8 centimes, je peux pas !

- un SMS ? 0.007 €, après tout de même avoir fait l'acquisition d'une carte SIM indonésienne (disons 0.40 €).

- une fille ? Non, euh, là...

- ... et je ne dois pas oublier l'argent que je ne dépense pas en France, en laissant mes affaires à la garde de mes parents. Qu'ils en soient remerciés, même si (et d'autant plus que ?) ils ne le font qu'à contre-coeur.

Alors, faut-il vraiment rentrer pour refaire de l'argent ?!!!

J'aurais pas dû vous raconter tout ça. J'aggrave mon cas. Alors, c'était comment les soldes d'été, cette année ?!

Photo : à la piscine de mon hôtel à 5 € la nuit en bungalow, petit-déjeuner compris, à Kuta-Lombok.

lundi 7 septembre 2009

Biographie non autorisée



Voilà que le premier bouquin que j'ouvre dans l'avion de Singapour... je tombe sur ma biographie ! Tout au moins dans les premiers chapîtres, car, ensuite (et même avant), l'auteur a pris quelques libertés. Jugez vous-même !

"chapître I

Chaque famille classique se doit d'avoir un raté : famille sans raté n'est pas vraiment une famille, car il lui manque un principe qui la conteste et lui donne sa légitimité.

L'oncle a quarante ans et vit dans un studio de trente mètres carrés : c'est comme une chambre d'enfant, mais sans parents. La surface occupée par l'oncle est inversement proportionnelle à son âge : quand il avait trente ans, il disposait d'un appartement de cinquante mètres carrés.

L'oncle souhaite que sa mère aille poursuivre chez les morts sa passion pour les maladies et ses bavardages inintéressants. Non qu'on s'ôte ainsi de l'âme une telle écharde, mais la disparition physique d'une personne procure certainement des avantages définitifs.

L'oncle a accumulé des erreurs de parcours réjouissantes, qui confortent la famille dans ses choix justes et nobles : chômage, divorce, absence de descendance, concubinage avec des femmes divorcées, insertions ratées dans des foyers monoparentaux, etc.

L'oncle a été dans les meilleurs institutions, mais n'a pas produit les fruits qu'on en attendait. Car, reconnaissons-le, un enfant reste un investissement. Autrefois, époque bénie, la mortalité infantile se chargeait d'éliminer de braillantes erreurs. Le père de l'oncle, fervent polémologue, évoque avec une certaine nostalgie l'heureux temps où les guerres estivales, chaque année, jouaient aussi leur rôle dans l'extermination d'un excédent de jeunes mâles. Aves les progrès de la médecine et de l'hygiène, avec la raréfaction des conflits dans les pays riches, c'est à la famille que revient le rôle d'étouffer, à huis clos et bien plus subtilement, les branches pourries. Quoi qu'on en dise - aimons ce genre de formules... -, une famille classique est d'abord une machine à sélectionner, et d'enfant en enfant, elle réagit plus ou moins heureusement dans sa façon d'accueillir une vivante nouveauté.

Outre ses errements sociaux, dont la sanction la plus irréfutable est sa scandaleuse absence de bonheur et d'enfants, l'oncle réunit sur sa personne une série de tares classiques : il fume environ quarante cigarettes par jour, soit, en admettant qu'il ait accès au sommeil, deux et demie par heure. Il boit. Il est vélléitaire. Il est sexuellement obsédé.

L'oncle incarne donc admirablement la figure du raté indispensable à l'équilibre de la famille, en ceci qu'il s'est écarté - ou l'a-t-il été ? - de toute fonction reproductrice, et qu'il offre aux siens l'inquiétante et désirable image d'un décalage exotique. Il est fils et oncle, il a nièces et neveux, mais en aucun cas il ne peut prétendre être père, bien qu'à quarante ans le désir d'enfant le tourmente presque autant qu'une femme : mais à cet âge un homme se heurte à une limite, qui n'est certes pas physiologique mais symbolique.

Ecrivant ces lignes, un matin de février, il suçote une bière avec extase, avec le sentiment ancien et joyeux d'avoir malgré tout raison. Il est midi. Il y a du soleil. La bière fraîche coule le long de son coeur.


chapître II

Par où commencer ? Ainsi commencent les mauvais livres, les livres ratés. Mais, avec l'âge et la certitude d'avoir de la valeur, on manipule sans danger les clichés.

Car l'oncle a eu de la valeur. Du moins, on entretient sournoisement cette légende : une famille qui prétend à l'exception produit nécessairement un raté de grande envergure. L'oncle est potentiellement la plus grande réussite de la famille, un investissement à très long terme pour un risque minime. Combien de fois lui fallut-il entendre qu'il aurait pu accomplir ceci ou cela au royaume des choses intellectuelles ? Mais l'oncle n'a aucun honneur, ses résolutions du matin s'effondrent au crépuscule comme du sable. Son âme est "inerme et languissante", selon l'expression d'un enviable Portugais, poète, fumeur d'opium, auteur d'un seul recueil, qui alla s'avachir agréablement à Macao vers 1900 en compagnie d'une Chinoise et d'une tuberculose.

Observons donc une famille classique composée de cinq membres. Notons avec étonnement que sur les trois fils un seul a fait oeuvre de descendance : quelle famille peut s'enorgueillir d'un tel optimisme, d'une telle pulsion de vie ? Produire deux êtres humains réclama la coopération de pas moins de six personnes, en comptant l'aide d'une généreuse génitrice qu'on se résigna à importer par nécessité. Mais peut-être faut-il ajouter au nombre des conditions qui favorisèrent une productivité si extraordinaire les quelque dix mille volumes savants, la trentaine d'années supérieures, essentiellement masculines, que possède au total cette brillante fourmilière ?

Chaque être visiblement une tendance à émettre des jugements sur les autres, généralement négatifs, et à raisonner en termes de hiérarchie. Le but de celui qui raisonne ainsi est bien évidemment de dominer les autres, ou de croire qu'il les domine. A cet égard, la famille de l'oncle est une fabrique de jugements et de hiérarchies très performante. Son terrain est la chose intellectuelle. Pour d'autres familles, ce sera l'argent, ou le pouvoir, ou une quelconque position sociale. Parfois, toutes les conditons sont réunies. Le sommet intellectuel de la famille de l'oncle est l'ainé, sur qui se sont concentrés tous les investissements. Perchée sur son rocher comme dans un zoo, la famille lance des anathèmes et compatit aux échecs : le monde se divise en concours, grandes écoles, rangs, disciplines nobles et vulgaires, carrières, etc. Prenons un exemple : vous êtes professeur. Pour approcher l'Olympe d'où l'on vous considère avec amabilité et ironie, il vous faut répondre à des critères somme toute banals, du moins aux yeux de votre juge : tel concours, telles discipline incluant le grec et le latin, telle école prestigieuse, tel rang. Admettons que vous ayez franchi ces étapes : l'on vous écoutera soudain distraitement, avec un sourire navré, si l'on apprend que cette école prestigieuse n'est pas située dans la rue à laquelle on pensait. Quelle rue ? La rue. Mais soit... Admettons que votre école soit dans cette fameuse rue. La sympathie vous est acquise, on sent une camaraderie détendue. Mais un second interrogatoire vous attend : discernez vous de la compassion chez votre interlocuteur ? c'est que votre carrière, vos publications sont sympathiques, mais un peu éloignées de l'idée qu'on se fait ici du sommet. Un sommet aussi médiocre que le coeur de celui qui raisonne ainsi.
..."
Pierre Mérot, Mammifères, Flammarion 2003 (ou J'ai lu 2005).

Alors ? ;-))

jeudi 13 août 2009

l'année Darwin


150ème anniversaire de la publication de L'origine des espèces, en 1859. Et curieusement, je trouve dans la bibliothèque d'Ibrahim - dont j'ai déjà abondamment peint le portrait ! - un ouvrage en français, et il n'en a pas tant, intitulé "L'homme d'où vient-il ? Les réponses de la science et des écritures saintes"(Dr Michel Bucaille, éd. Seghers 1981). Un livre ancien, certes - et Dieu, s'il existe, sait combien ses créatures ont fait de découvertes en génétique et autre biochimie, depuis lors - mais plein de réflexions intéressantes et, même si (ou du fait que ?) son objectif avoué est de réconcilier les croyants, du christianisme et de l'islam, avec les avancées scientifiques en leur permettant de croire "encore", il n'est pas, à mon sens, rétrograde.

Le Coran
Pour ce qui est du Coran, que l'auteur a étudié en arabe, appris pour l'occasion, dans le texte, il ne tarit pas d'éloges sur le caractère prémonitoire d'images qui seront confirmées par la science ensuite, notamment pour ce qui concerne l'origine liquide de la vie (à la fois la vie sur terre et la reproduction humaine). Il faut reconnaître que les versets cités, et sans que je sois à même détecter d'éventuels usages abusifs, ne prêtent guère le flanc à des attaques frontales au vu des connaissances scientifiques.

La Bible
Pour la Bible, il établit immédiatement que les récits de la genèse ne correspondent eux à aucune réalité (la terre est créee avant le soleil, et le jour aussi... Ce genre de détails a fait le malheur d'une génération d'astronomes !). Un rappel historique de la constitution de la Bible, de ses multiples auteurs et des négociations qui ont dû avoir lieu entre les pères de l'Eglise, avec l'objectif de faire adopter telle ou telle pratique en lui donnant une justification supérieure. Tout cela rend la Bible - à la différence du Coran qui est directement dicté par Allah à Mahomet, puis récité mot pour mot à ses disciples pour être retranscrit tel quel, et constitue donc une parole divine à accepter en l'état dans son intégralité -, tout cela rend donc la Bible sujette à caution et à manier avec précaution. Le concile Vatican 2 a, d'après l'auteur, entériné le caractère dépassé de certains contenus de l'ancien testament et, sachant que le nouveau s'est parfois appuyé sur l'ancien...
Bref, tout autre que l'auteur (enfin, moi !) aurait conclu qu'on ne peut pas faire confiance à la Bible. Lui, classe les récits de la genèse dans les contenus visiblement écrits par des hommes biaisés par certaines intentions, et dépassés. Ce sont ces intentions, leur message, qu'il faut identifier, et oublier le contenu réel de la genèse. Moyennant quoi, il considère le reste de l'édifice biblique sauvé. Au bout de combien de branches coupées l'arbre meurt-il ?!

La science
Pour ce qui concerne la théorie de l'évolution et de la sélection naturelle, l'auteur émet des doutes sur un certain nombre de conclusions qui ont pu être tirées un peu hâtivement à l'heure où la bataille faisait rage entre des cléricaux campés sur leurs positions plus que millénaires et des scientifiques tendus à leur faire lâcher prise. L'homme, même proche du singe, pourrait néanmoins avoir fait l'objet d'une création spécifique, car on n'a pas véritablement le film du passage de l'homme au singe. Et même s'il descendait du singe, la transition à l'homme pourrait constituer en soi une création. L'auteur promeut l'idée d'une évolution créatrice, dont Dieu serait le moteur. La création ne serait plus l'oeuvre d'un début unique, de toute façon allégorique dans la genèse, mais se serait faite en continu. Une solution qui entérine bien l'enterrement du créationisme cher à la génération de nos grands-parents, mais que je trouve élégante pour laisser à Dieu une place. Qu'en pense l'Eglise ?

L'auteur relève beaucoup de questions non forcément résolues qui tournent autour de l'évolution et de la sélection naturelle. Et, à bien réfléchir, comme souvent en sciences, chaque question résolue ouvre la porte à 10 autres. Alors, si on veut bien se mettre d'accord sur la définition de Dieu comme étant ce qu'on ne comprend pas, il reste toujours assez de place pour Dieu. (là où ça se corse, c'est quand il faut commencer à caractériser ce Dieu, ce qu'il attend de nous, et en quoi ça nous ferait du bien de répéter qu'il est grand et fort, alors que lui le sait bien sans qu'on n'ait à lui en rebattre les oreilles constamment !)

Comme les chemins des voyageurs ne sont pas moins mystérieusement guidés que ceux des rois mages par l'étoile du berger, le Science & Vie no 1101 de juin 2009, semblait comme m'avoir attiré vers "le village" (non, pas "la grotte" !), un "backpackers" (auberge de jeunesse) de Kuala Lumpur. "Ce que Darwin ne savait pas. La théorie de l'évolution aujourd'hui". Finalement, cette enquête se révèle un panégyrique du savant britannique, dont la théorie sort confirmée et renforcée par les découvertes les plus récentes, même si la sélection naturelle prend des modalités qui n'avaient pas forcément étaient vues à l'époque ou si les modifications génétiques prennent des chemins transversaux qui ne sont pas ceux de l'hérédité pure. Tant mieux (autant ne pas perdre son temps sur des théories fausses). Mais c'est aussi miraculeux, et un peu inquiétant, qu'on n'ait pas trouvé mieux que le hasard pour expliquer l'évolution après 150 ans de recherches.

On aurait aimé aussi que les grandes questions qui demeurent soient rappelées, que les phénomènes troublants de survivance de formes de vie archaiques, ou, au contraire, d'évolution coordonnée vers des formes complexes, soient mis en lumière.

Quelques questions qui ne semblent pas totalement élucidées
1- Si la sélection naturelle joue entre des espèces ou des individus présentant les plus infimes différences, pourquoi pas entre des espèces totalement différentes qui cohabitent en quantités innombrables. La diversité biologique devrait se restreindre par sélection naturelle, ne laissant sur chaque environnement que quelques espèces dominatrices et peu concurrentes.

2- Si on admet que la création d'une structure complexe comme l'oeil, ou un changement radical comme le passage de l'eau à l'air, s'accommode mal de variations infimes s'étalant sur des périodes très longues, et résulte donc d'une mutation rapide "en bloc", ce que la découverte des cellules souches semble permettre, on voit toutefois mal comment des mutations laissées au hasard parviennent à ce résultat.

3- La transmission d'une mutation à la descendance me semble peiner à expliquer qu'une population (animale) entière, parfois très dispersée, mute. Certes, si cette mutation était rapide, "en bloc", on pourrait imaginer que la population mutée soit la descendante de l'individu unique muté, le reste de l'espèce s'éteignant. Mais, si c'est d'une longue série de mutations infimes qu'il s'agit, on imagine mal que l'espèce soit refondée à chaque génération par le dépérissement des individus non mutés au profit des descendants des descendants des mutés. La transmission "horizontale", non pas à la descendance mais aux congénaires, par exemple par des virus, semble bien nécessaire, et reconnue. Mais est-elle suffisante ?

4- Ne devrait-on pas observer des espèces en cours de mutation, des espèces en cours de dépérissement, et tout un continuum de variété plus ou moins favorable, emmenant la nature dans toutes les directions avant de supprimer celles qui sont les moins viables ? La paléontologie ne fournit pas plus que la zoologie, me semble-t-il, de formes intermédiaires, mais seulement des espèces abouties.

5- Ceci devrait, en particulier, s'appliquer à l'homme dont il devrait exister une variété assez hétéroclite. Au lieu de cela, et en dehors de différences d'aspect superficielles, il ne fait pas de doute qu'il s'agit d'une seule espèce homogène, possédant, à ce que je sache, un génome unique et universel. Doit-on en conclure, comme M. Bucaille, que l'évolution de l'homme est terminée, ce qui, au vu de l'augmentation rapide de sa taille ou de son espérance de vie (au moins dans les pays développés), ou de la complexité croissante de ses réalisations terrestres qui pourrait influer encore sur la taille son cerveau, ne paraît pas aller de soi.

Bref, certaines des intéressantes objections du Dr Bucaille ne trouvent pas vraiment réponse dans cet état des lieux de Science & Vie. Alors, ami lecteur, toi qui est plus savant que moi de ce sujet, peux-tu m'indiquer une petite bibliographie qui me déniaiserait utilement et m'éviterait de me ridiculiser publiquement à la face du monde avec mes prétentions scientifico-philosophiques ?

sept quatre cinq deux comptoir deux


La Malaisie est incontestablement un pays moderne et bien organisé. Et comme dans tout pays civilisé qui se respecte, on ne laisse pas les gens poireauter dans les files d'attente. L'hôpital général de Kuala Lumpur est, à ce titre, exemplaire.

A l'accueil des consultants extérieurs, on reçoit une fiche à compléter et un numéro. Puis on fait la queue à un comptoir voisin où on reçoit le numéro de la salle de consultation en déposant son dossier complété et réglant sa consultation. On va s'installer dans la grande salle d'attente commune des salles de consultation. Au mur, un panneau lumineux affiche les derniers numéros appelés, avec le numéro de la salle de consultation. Une clochette signale tout nouveau numéro appelé et il clignote quelques secondes.

Après avoir été appelé, avoir consulté, et constaté le besoin d'une analyse de sang, le patient est envoyé vers une autre salle donnant sur le même hall. Là, on retire un petit carton avec un numéro d'ordre. On surveille, en tendant l'oreille et en regardant quels numéros ont les voisins, l'appel de son numéro, ce qui permet de donner sa demande d'analyse de sang et d'obtenir en retour un flacon avec un autre numéro d'ordre. Un affichage lumineux fait défiler les numéros appelés au prélèvement.

Prélèvement fait, on repart avec son flacon de sang pour un autre guichet dans le même hall. On reçoit là, en échange, un ticket avec un numéro pour retirer les résultats, 7452 par exemple. Ici aussi, un affichage lumineux prévient des résultats arrivés et du comptoir où les retirer. Mais une voix de dragueuse de GPS double l'information en annonçant chaque numéro qui sort : sept quatre cinq deux comptoir deux... Sans arrêt, la voix, précédée d'un petit jingle égrène tous les nombres qu'elle connait. Si on n'était pas malade avant d'avoir ses résultats, on l'est sûrement après !

Retour chez le médecin du départ, où l'on est curieusement admis en priorité et sans numéro ! Il établit une prescription de médicaments à retirer à la pharmacie de l'hôpital. Passage au guichet d'accueil de la pharmacie pour remettre sa prescription et se voir attribuer un numéro d'ordre. Ne reste plus qu'à attendre l'appel de son numéro pour retirer ses médicaments.

Et là, c'est fini ! On essaie de se rappeler son nom.

Pour le dentiste, c'est beaucoup moins compliqué. Enfin, pour celui que j'ai fréquenté, qui travaille tout seul. Là, il suffit de prendre, depuis la station de métro la rue SS4A/1, à l'angle de la rue SS2/3, puis la rue SS3/80 à gauche avant la mosquée, et enfin la rue SS3/29 à droite. Et après, c'est comme en France !

mercredi 29 juillet 2009

Ma rencontre avec l'homme fleur


Me voici installé dans mon sampan, ma pirogue à moteur, taillée dans un tronc d'arbre. Il y a du roulis à l'embarquement. 4 heures là-dedans, vais-je tenir ? Je me souviens l'expédition avortée à Ganvié, au Bénin, il y a bien longtemps. Nous avions trop craint pour nos appareils photos, portefeuilles, et peut-être notre vie, et imploré notre commandant de bord de rentrer au port après seulement quelques dizaines de mètres.

Mais la stabilité vient avec l'élan. Mon pilote nous engage dans des virages tout en fluidité. C'est pur bonheur sur ce petit fleuve baigné de verdure. Après les tergiversations et les incertitudes liées au montage de cette expédition, c'est pure décontraction et relâchement. Je pense à ceux qui, en France, sont peut-être au rapport devant leur chef de service...

Peu à peu, la rivière se fait plus étroite, moins profonde, plus tournicotante et encombrée. Le pilotage devient un art maîtrisé par mon pilote. Une averse. Le ciel s'assombrit. La nuit arrive. Quelques efforts encore dans la pénombre. Mais nous n'arriverons pas à destination ce soir, à une demi-heure près. Arrêt près d'une "maison à cochons", une maisonnette en bois sur pilotis, toute ouverte, destinée à faire abri lorsqu'un habitant vient nourrir ses cochons ou chercher des produits de la forêt à quelque distance de chez lui.

Mes marins ne sont pas cuisiniers. Ce sera grignotage, et coucher à la dure sur une natte. Le seul luxe est une moustiquaire. Nous sommes assoupis depuis 2 heures quand des voix me réveillent. Je soulève la moustiquaire et, au milieu de la nuit, découvre mon premier homme fleur. Vétu uniquement de l'espèce de string traditionnel, d'un collier et d'un bandeau dans les cheveux, Aman Lape m'apparaît à la fois fraternel et irréel, dans mon sommeil interrompu. Derrière lui, un autre personnage aussi mystérieux que je distingue mal, quelques brindilles enflammées à la main en guise de lampe torche. De sa poitrine, il ne reste que les tétons, mais c'est bien une femme. Une petite vieille ridée, aussi chargée de bijoux et ceinte d'une espèce de pagne. A contre jour, je ne vois pas les tatouages de l'homme, mais juste la peau luisante sur un corps musclé malgré l'âge.

Ca y est, je suis bien arrivé dans ce pays mystérieux où des gens sont censés vivre comme leurs ancêtres depuis toujours !
Et il va falloir maintenant nous serrer à 5 dans la cabane à cochons pour le reste de la nuit !